Article

Covid-19 – Souffrance éthique des personnels soignants dans les EHPAD : Quand le travail prescrit génère de la souffrance

hands
Risques psychosociaux et QVCT

Covid-19 – Souffrance éthique des personnels soignants dans les EHPAD : Quand le travail prescrit génère de la souffrance

Covid-19 – Souffrance éthique des personnels soignants dans les EHPAD : Quand le travail prescrit génère de la souffrance

Article rédigé par Laetitia Parrenne, avec la participation de Christelle Lichtenberger, IPRP du Réseau IPRP France

Mars 2020. La situation dans les EHPAD a rapidement alerté les autorités suite aux nombreux décès de personnes âgées et à l’apparition de clusters dans certains établissements. Des mesures strictes, visant à faire respecter une distanciation physique, ont été mises en place pour préserver les résidents et limiter le risque de contamination lié au Covid-19. Un confinement rigoureux est alors déployé  dans les EHPAD.

Ces nouvelles mesures ont impacté le quotidien de milliers de personnes âgées ainsi que les personnels soignants des EHPAD. Ces prescriptions ont pour objectif de protéger les résidents dans leur intégrité physique. Toutefois, la mise en place de ces mesures a aussi eu un fort impact sur la santé mentale et cognitive des personnes âgées.

Cet article vise à explorer les conséquences de cette situation sur le  » travail réel » des personnels soignants (soit le travail concret, le travail effectif), qui ont été en première ligne pour accompagner les personnes âgées dans cette situation sensible. Autrement dit, cet article explore (1) les effets sous-jacents des mesures de  » distanciation physique et sociale  » pour les résidents et (2) la souffrance associée, à la fois pour eux-même et pour les aidants.

Le confinement et l’application de nouvelles prescriptions liées à la « distanciation physique » dans les EHPAD

La parole aux personnels soignants

Sophie, aide-soignante :

« L’autre jour, Maxime, le petit-fils de Madame A. est venu la voir. Il est resté derrière la vitre. C’est trop dur de ne pas pouvoir le laisser entrer et la serrer dans ses bras. Je sais que c’est pour la protéger mais je me demande si ça ne lui fait pas plus de mal que de bien »

« Je voudrais pouvoir leur installer des tablettes à tous pour qu’ils discutent avec leur famille. Mais nous n’en avons pas assez. Et certains résidents ont peur de cet outil. Je ne suis pas compétente pour les former. Pourtant, je suis sûre que ça les aiderait à tenir ».

Mathieu, animateur :

« Nous avons dû arrêter les sorties dans les jardins du jour au lendemain, malgré le beau temps. Pareil pour les animations collectives. En fait, les temps communs sont suspendus jusqu’à nouvel ordre. C’était assez radical en fait. Cela a été perturbant pour les résidents. Aussi pour moi je l’avoue. Rapidement, nous n’avions plus de lien. Au bout de quelques jours, j’ai vu la santé de certains résidents se dégrader. C’est malheureusement à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’utilité de mon métier… Par la suite, il a été difficile de remobiliser certains résidents. Ils préféraient rester à l’écart ».

Anne, infirmière :

« Quand je passe le matin pour les soins, la chambre est silencieuse. Monsieur. B. est assis dans son fauteuil, le regard dans le vide. Il n’a pas touché à son petit-déjeuner. Il n’a plus le goût. Je veux lui faire faire quelques pas dans le couloir mais ses jambes ne le portent plus. Mon métier c’est de soigner, d’aider à aller mieux ! Et là, tout ce que je peux faire, c’est le regarder s’éteindre à petit feu. Je me sens impuissante et inutile ».

EHPAD Personne âgée

Regard des préventeurs en risques professionnels (IPRP) :

Un quotidien bouleversé dans les EHPAD

L’arrêt des activités habituelles a bousculé le quotidien des résidents. Le lien social et les stimulations sensori-motrices et cognitives sont fondamentales dans la préservation de la santé mentale des personnes âgées en EHPAD. Or, elles sont réduites voire à l’arrêt.

L’isolement peut être traduit pour certains comme un abandon. Il peut aussi renforcer le sentiment de solitude en fin de vie. Aussi, le maintien du lien à distance n’a pas été simple pour ceux qui n’étaient pas coutumiers des outils digitaux (téléphone, tablette). En effet, c’est un changement culturel important pour ceux qui ont dû s’adapter à ces technologies en peu de temps.

Les effets des prescriptions chez les personnes âgées et l’impact sur le  » travail réel  » des aidants

Les conséquences du confinement et des mesures sanitaires  ont été rapides et manifestes pour de nombreux résidents : isolement pour des personnes plutôt sociables, perte d’envie et de motivation, signes de dépendance naissants, laisser aller… L’état de santé de personnes âgées autonomes s’est dégradé rapidement, c’est ce que certains professionnels nomment le « syndrome de glissement ». Il s’agit d’un syndrome caractérisé par une décompensation aigüe faisant suite à un facteur déclencheur, pouvant conduire à une mort rapide, parfois en quelques jours.

Les personnels soignants font le triste constat du délitement de l’état de santé des résidents, avec un certain sentiment d’impuissance. 

Quels points communs entre les trois AIDANTS ?

Les personnels soignants et cadres de santé témoignent d’une forte exigence émotionnelle sans pour autant trouver d’espace pour la formaliser : ils sont en contact avec la souffrance de leurs résidents sans marges de manœuvre pour pouvoir agir, du fait de prescriptions strictes. D’autre part, ils font part d’une souffrance éthique générée par un conflit de valeurs. Pour Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, la souffrance éthique renvoie au « consentement à servir un système que l’on réprouve ». En effet, plusieurs n’adhèrent pas aux directives qu’ils appliquent même s’ils mesurent l’intérêt sur le plan sanitaire. L’application des mesures de protection est perçue chez certains personnels soignants comme une injonction paradoxale : ils appliquent des mesures sanitaires pour limiter le risque de contamination chez les résidents mais ces mesures ont souvent d’autres effets délétères voire dramatiques.

In fine, le sens du travail est questionné : est-ce pour cela que je me suis engagé(e) ? Ce que je fais reflète-t-il mes valeurs ? J’ai du mal à supporter la situation. Le fait de voir des personnes âgées esseulées et se sentant abandonnées est difficile pour certains. Ce sens du travail affecté est mêlé à une incompréhension : Comment en est-on arrivé là ?

Anne, Sophie et Mathieu : « Comment faire autrement » ?

Relation Humain

Prévention et alternatives : entre la nécessité de protéger nos aînés, parents et grands-parents par des mesures sanitaires strictes et le besoin de (ré)humaniser les relations

Certains établissements ont fait preuve de créativité et d’intelligence collective pour imaginer une nouvelle voie possible : une voie qui garantirait la protection de nos aînés tout en maintenant un lien social, tout aussi protecteur pour leur santé physique et mentale.

Cet équilibre est à trouver au cœur du système, afin de mettre en exergue et expliciter les impacts du confinement, les alternatives vertueuses possibles et les risques associés. En effet, c’est la mise en mouvement et en réflexion des parties prenantes qui permet de trouver les solutions les plus pertinentes.

Au travers d’un groupe de travail régional issu du Réseau IPRP France, nous réfléchissons avec plusieurs préventeurs  en risque professionnel à comment manager par le travail réel et plus précisément à tenir compte de la friction entre le travail prescrit et le travail réel qui peut générer des situations de travail douloureuses. Cette réflexion sur cette nouvelle voie s’y inscrit.

Laetitia Parrenne – Fondatrice Humano Modo
Coaching Professionnel I Conseil I Formation
Bretagne – Grand Ouest – Ile de France & Intervention à Distance
E-mail : laetitia.parrenne@humano-modo.com
Site : www.humano-modo.com 

Leave your thought here

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *